Chers amis, chers camarades,
C’est la première fois que nous nous retrouvons depuis l’issue de la campagne interne du PS. Pour réfléchir et pour nous mobiliser : c’est compatible ! Je suis très heureux de cette rencontre. Je remercie les intervenants de grande qualité et de toutes sensibilités, avec lesquels on peut être ou non d’accord, qui nous ont exposé leurs analyses stimulantes. Ségolène Royal a été investie. Elle dispose pour gagner de réels atouts, à commencer par le Parti Socialiste, ses militants et ses élus. Rien n’est joué, nous devons nous battre, mais notre première force, il ne faut pas l’oublier, est considérable, c’est le Poing et la Rose, le poing que l’on serre pour dire sa conviction, la rose pour projeter une vie meilleure.
La période des « primaires » est donc derrière nous, mais les révoltes, les aspirations, les thèmes qu’ensemble nous avons portés sont bien là. En votre nom, j’ai défendu et je défends l’ancrage à gauche du PS sans lequel le nécessaire rassemblement des forces de progrès est impossible et la capacité de changer la vie illusoire. Nous voulons une France et une Europe fortes et solidaires, fortes parce que solidaires. C’est notre combat. C’est notre projet pour la présidentielle, pour les législatives et pour la suite.
Aujourd’hui, des millions de femmes et d’hommes attendent de Ségolène Royal, du Parti Socialiste et de la gauche un vrai changement. La présidentielle, c’est une vision plus une crédibilité : à nous, tous ensemble, de les faire vivre.
Dans 70 jours exactement, le premier tour. Face à nous, en particulier le candidat de l’UMP. Il faudrait dire pour être complet candidat du MEDEF, candidat du pouvoir sortant, candidat de l’Europe anglo-saxonne et du capitalisme financier. M. Sarkozy cherche à se montrer sous un autre jour, son fameux « j’ai changé ». Il semble qu’il ait effectivement changé... le rédacteur de ses discours. L’élu de Neuilly se transforme en Gavroche des luttes sociales. Le président du Conseil général des Hauts-de-Seine devient un petit frère des pauvres. Il en appelle à Jean Jaurès ! Bientôt peut être Maurice Thorez et Hugo Chavez !
M. Sarkozy, c’est M. Supercherie. Il promet de gouverner comme s’il n’avait pas depuis cinq ans tout gouverné. Il martèle à l’intention de chaque catégorie que les désirs de celle-ci seront ses priorités. Il annonce des dépenses massives en plus de la dette actuelle du pays et y ajoute des baisses d’impôts sans jamais dire comment il financera. Il prétend revaloriser la fonction enseignante, mais ne remplacera qu’un fonctionnaire partant à la retraite sur deux. Il parle peuple aux travailleurs pour mieux les abuser, rejouant l’air chiraquien de la fracture sociale. M. Sarkozy, c’est donc une sorte de M. Chirac en culottes courtes, avec la guerre en Irak en plus et la laïcité républicaine en moins.
Cela fait cinq ans que pour notre part nous lui menons une « opposition frontale ». Maintenant qu’est venue l’heure de la confrontation électorale, nous devons être aux avant-postes de la bataille contre l’extrême droite et
la droite. Il n’y a pas à hésiter : il faut se mobiliser pour gagner.
Se mobiliser aussi contre ce qu’il faut bien appeler l’aimable imposture de M. Bayrou ! Sur la plupart des sujets importants, celui-ci a voté avec l’UMP. Son parti l’UDF doit son existence et sa représentation parlementaire au bon vouloir de l’UMP. Il dirige les collectivités territoriales avec l’UMP et contre la gauche. « Je refuse de choisir entre gauche et droite », répète-t-il. Mais gouverner, c’est choisir. Davantage de concurrence ou davantage de solidarité, davantage pour les services publics ou davantage pour le marché, davantage pour le travail ou davantage pour le capital. Le but de M. Bayrou, en tous cas son résultat, c’est d’attraper des voix au premier tour pour mieux les offrir moyennant récompense au candidat de la droite au second. Ne laissons pas se développer cette ambiguïté. Je souhaite que le PS réaffirme clairement qu’il n’envisage pas de gouverner avec l’UDF, non par sectarisme évidemment, mais par clarté. Cela placera chaque électeur devant sa responsabilité.
Chers camarades, pour gagner, il faut convaincre et pour convaincre, il faut proposer. Il y a urgence sociale. Recul du pouvoir d’achat. Difficultés croissantes pour se loger. Emplois en berne. Protection sociale et droit à la santé remis en cause. Services publics fragilisés. Perte de repères. Les plus touchés sont nos électrices et nos électeurs - les couches populaires et les classes moyennes. Devant la peur de l’avenir pour soi-même et plus encore pour ses enfants, chacun essaie, comme il peut, de s’en tirer. L’adversaire devient alors celui d’à côté ou d’en face : le voisin, le collègue de travail, l’immigré, perçus non plus comme des égaux, mais comme des rivaux, pour l’accès à l’école, à l’emploi, au logement, aux soins. Avec à la clé une ghettoïsation accrue des territoires et de toute la société.
Il faut que nos réponses à cette volonté de changement mêlée d’une peur de l’avenir soient concrètes, précises, populaires - parce qu’au-delà des alliances électorales, nous avons besoin d’une coalition sociale pour réussir la transformation, nous appuyant sur les mobilisations et les luttes de ces dernières années, par exemple pour la retraite ou contre le CPE.
La première condition de la victoire est de nous engager sur des avancées rapides en faveur des couches populaires, avec des propositions fortes pour améliorer le pouvoir d’achat. Les Français doivent savoir qu’avec la gauche, ils vivront mieux. Nous verrons ce que proposera Ségolène Royal. Je considère qu’une hausse immédiate du SMIC - d’au moins 100 euros - et des petites retraites est nécessaire, en la couplant avec une négociation sociale pour qu’elle soit diffusée aux autres salaires. On parle beaucoup de la « valeur travail ». Mais revaloriser le travail, c’est d’abord développer l’emploi et le payer correctement. Qualifications renforcées, conditions de travail améliorées, rémunérations augmentées - voilà ce que souhaitent les salariés. Le débat sur le droit au logement opposable est important (et nous avons été parmi les premiers à le proposer dans notre parti) mais il ne faudrait pas réduire la question du logement à celle des SDF. Car les difficultés de logement sont générales. Nous disons depuis longtemps qu’il faudra construire massivement, remédier à la ségrégation territoriale, assurer à tous un habitat décent et freiner la hausse des loyers. Avec 72 % de logements sociaux dans ma commune de Grand Quevilly, je n’accepte pas les discours et encore moins les leçons sur le logement social de la part de ceux qui ne respectent pas
la loi SRU et ont - comme à Neuilly - moins de 3 % de logements sociaux dans leur ville. Pour assurer la solidarité indispensable, les services publics devront également être défendus, à commencer par la sécurité et la santé - ce qui suppose un effort massif en faveur de l’hôpital. Il faudra prendre en compte la révolution du vieillissement, dégager les ressources nécessaires pour organiser une réelle prise en charge de la dépendance avec la création d’une cinquième branche de la sécurité sociale. Des financements incitant à l’emploi stable, sûr et faisant appel au capital devront être sollicités.
Car l’emploi, la croissance et une stratégie volontariste pour notre économie sont le fondement de notre engagement sur la « question sociale ». Les chiffres du chômage ne s’améliorent qu’à coup de radiations administratives et d’emplois précaires. Nous devons, nous, indiquer une voie ambitieuse et crédible pour l’emploi : relancer la consommation par la hausse du pouvoir d’achat, faire de l’innovation et de la recherche une priorité réelle, lutter vraiment contre la désindustrialisation et les délocalisations, soutenir les entrepreneurs, les créateurs, les PME. Pour cela, il faut une puissance publique capable d’agir et un droit du travail non pas rigide, mais solide.
Priorités, l’éducation, l’école,
la jeunesse. Notre système éducatif est en malaise. Beaucoup de jeunes ne voient plus l’école comme leur alliée dans la vie ou comme un moyen de promotion sociale. Beaucoup d’enseignants doutent de leur mission et sont victimes d’une paupérisation. Notre responsabilité, c’est non pas comme la droite de crier à la faillite de l’école pour préparer sa privatisation, mais de proposer aux professeurs un nouveau pacte pour la revalorisation de leur fonction, la clarification de leur mission et l’amélioration de leur métier. Un plan pour une école de l’égalité et de la solidarité : moderniser - et non supprimer - la carte scolaire, créer un soutien éducatif gratuit après la classe, mieux moduler l’allocation des moyens, garantir aux meilleurs élèves de tous les établissements un accès aux filières d’excellence. Pour l’université, l’encadrement dans les premiers cycles doit être amélioré et les liens avec les grandes écoles et avec la recherche publique relancés. Pour tous les jeunes, proposer un avenir, notamment à ceux qui sortent trop tôt du système scolaire et manquent de qualifications. Cela suppose de redonner toute sa noblesse à l’enseignement professionnel et technologique.
Notre campagne doit montrer notre confiance et notre amour de
la République. Notre vision de la République, c’est le vivre ensemble. Quand la société n’est plus capable d’assurer à chacun les sécurités de base, on se retourne d’autant plus vers sa « communauté », parfois sa secte. Nos concitoyens attendent de nous que, tout en rendant plus efficace l’action publique, nous inversions
la tendance. Charte de la laïcité ; lutte contre les discriminations ; retour sur les baisses d’impôt envers les plus riches. Les entreprises devront être mieux associées au financement de la sécurité sociale. Leurs charges et impôts devront être modulées pour tenir compte de leur rôle social. Nous devrons engager la réduction de la dette, qui fait peser sur les générations futures une pression inacceptable. Et pour renouer le lien entre les citoyens et les élus, une République parlementaire nouvelle devra être fondée afin de mettre un terme aux dérives de la monarchie présidentielle.
Question sociale, question éducative, question démocratique, question écologique. Ségolène Royal a bien raison de vouloir faire de la France la nation de l’excellence environnementale. Nous avons été parmi les premiers à plaider pour une « social-écologie » permettant de préserver
la planète. La sauvegarde de la Terre, des éco-systèmes et de l’humanité ne peut pas être suspendue à la mise en œuvre d’une Organisation des Nations Unies pour l’environnement, au demeurant nécessaire et que proposait déjà F. Mitterrand. Certains choix dépendent de nous, citoyens français ou européens, collectivités territoriales, président, gouvernement et Parlement, ici et maintenant ! Outre la nomination d’un Vice Premier Ministre chargé du développement durable, trois mesures fortes devraient être proposées sitôt l’arrivée de la gauche aux responsabilités. Une vraie stratégie de réduction des charges en matière d’énergie, avec une aide personnalisée à l’isolation des logements, en complément de l’APL. Un « référé nature » en cas d’atteinte manifeste aux équilibres naturels. Enfin - et j’ai vu avec plaisir que cela était proposé par le rapport Strauss-Kahn / Migaud -, la taxation à l’échelle européenne des produits importés de pays pollueurs. Il y a urgence environnementale.
* * *
Chers amis, tout cela que je viens de rappeler dépend de nous, mais sera évidemment beaucoup plus difficile si nous ne parvenons pas à faire évoluer l’Union européenne dans le bon sens. D’où le thème choisi pour notre mobilisation aujourd’hui au confluent de la plupart de nos difficultés et de nos espérances. Car tout se tient. Il faut des ressources publiques pour financer nos projets ; mais si l’Europe est celle du désarmement fiscal, comment avancer ? Il faut lutter contre les délocalisations, hors l’Europe et même dans l’Union, mais si l’Europe n’est pas plus offensive dans la préparation de son avenir et n’exige pas de ses partenaires la réciprocité en matière sociale, fiscale, environnementale, monétaire, c’est une illusion ! Il faut étendre la démocratie ; mais si l’Union accroît ses compétences sans approfondir la démocratie, c’est un leurre !
Que ceux qui voudraient faire l’Europe dans le dos des peuples acceptent enfin d’entendre le message Français dont la portée est européenne et non pas nationale, encore moins nationaliste ! Le « non » du 29 mai 2005 n’était nullement un « non à l’Europe ». Nous, ici, que nous ayons dit oui ou non, nous sommes des pro-européens convaincus. Nous pensons que l’Europe a besoin d’être relancée et réorientée. Les citoyens européens, à commencer par les Français, demandent non pas moins d’Europe mais plus d’Europe et une autre Europe. Les Européens ne veulent plus d’une Europe qui se contente d’accroître la concurrence entre les territoires, les entreprises, les salariés, les législations et qui tire vers le bas les modèles sociaux. Ils ne veulent plus d’une Europe qui laisse surévaluer sa monnaie et nous amène - ce qui est un comble - à devoir construire nos Airbus européens en zone dollar. D’une Europe qui fragilise les services publics. D’une Europe offerte à tous les vents de la mondialisation financière sans se préoccuper des conséquences économiques, sociales et écologiques. C’est l’ensemble de ces politiques, soutenues par l’UMP et l’UDF, qui est la cause du malaise européen. Quand, comme nous, on aime passionnément l’Europe, alors il faut regarder lucidement la situation qui est en train de la détruire, et réagir.
Car, pour les pays qui la composent, par rapport à la paix et à la prospérité du monde, l’Europe reste un grand projet, un grand dessein, qu’il faut relancer et réorienter. Bien entendu, pour cela il faudra négocier et il faudra passer des compromis, notamment avec nos partenaires allemands. Cela ne justifie pas à mes yeux - et le prochain chef de l’Etat devra le dire avec force - que 18 pays membres se réunissent, à Madrid ou ailleurs, pour parler d’Europe sans la France, pays fondateur, moteur, acteur.
Ce débat européen, la droite a choisi de l’escamoter. Il est vrai que son bilan européen est plutôt calamiteux : élargissement indéfini ; compression du budget communautaire à 1 % du PIB, au détriment de l’investissement et de la solidarité avec les nouveaux entrants ; refus de donner une suite politique au vote du 29 mai en formulant des propositions précises à nos partenaires... Que dit M. Sarkozy ? « Ne parlons pas d’Europe, mais mettons-nous d’accord au lendemain des élections sur un mini-traité ratifié par le Parlement. » Ce Mini-traité, ce serait une maxi-supercherie. Car mini ou pas, il consisterait à vouloir faire avaliser par la voie parlementaire ce que la majorité des Français ont refusé par référendum.
Alors, que faire ? Je crois nécessaire d’avancer sur trois fronts. Les institutions, les politiques, les frontières.
Les institutions. Ce n’est pas ressenti comme une priorité par la population, mais c’est important car le fonctionnement doit être amélioré. L’Europe a besoin d’une Constitution pour améliorer sa marche et d’un cadre clair et démocratique. Le nouveau texte devra être ratifié par référendum. La description du contenu des politiques n’a rien à faire dans une Constitution. En clair, l’essentiel de la troisième partie devra être rediscutée par ailleurs. On pourra reprendre en l’améliorant le gros de la seconde partie, consacrée aux droits fondamentaux. Et il faudra rediscuter le contenu de la première et de
la quatrième. Les Etats membres devront pouvoir mettre en place plus facilement des « coopérations renforcées » pour rendre possible une intégration différenciée. Le processus décisionnel devra être revu pour permettre le vote à la majorité qualifiée concernant, par exemple, les choix fiscaux qui ont un impact sur le marché intérieur, c’est-à-dire principalement la taxation des entreprises et de l’épargne. Il faudra que le texte rende possibles des avancées sociales significatives. Nous disposons de deux ans pour cette renégociation : entre l’actuelle présidence allemande et la présidence française fin 2008.
Durant cette période, d’autres questions fondamentales - les politiques, les projets - devront venir à la table de négociation, c’est le deuxième aspect du plan de relance ; notamment le budget, la Politique agricole commune, la politique commerciale, la politique énergétique et environnementale. Nous devrons demander des inflexions significatives des politiques européennes autour de la notion d’« Europe européenne ».
en matière monétaire : le Parlement devra pouvoir délibérer périodiquement sur un objectif d’inflation ; l’Eurogroupe exercer une vraie compétence de change ;
la Banque Centrale Européenne agir pour l’emploi et la croissance, pas seulement contre l’inflation, et rendre des comptes ;
en matière budgétaire et fiscale : l’Union doit disposer de ressources nouvelles et pouvoir emprunter pour investir dans l’avenir (recherche, éducation, infrastructures) ; nous devrons rechercher un accord sur une assiette commune pour l’impôt sur les sociétés et un niveau plancher tout en avançant sur la taxation de l’épargne ;
en matière sociale : une stratégie d’harmonisation par le haut doit être initiée afin de mettre fin à la concurrence vers le bas. Les services publics doivent être garantis.
en matière industrielle et d’énergie, la Commission, le Parlement et le Conseil devraient soutenir les entreprises européennes, favoriser la constitution de champions continentaux, ne pas laisser la concurrence régir et finalement détruire les services publics, miser sur l’indépendance énergétique européenne, les économies d’énergie, les énergies renouvelables, la valorisation de l’environnement ;
en matière de politique commerciale : l’Union doit se donner pour objectif de rééquilibrer les conditions de concurrence entre les producteurs des pays émergents et les producteurs européens.
Ces différents points conditionnent une vraie réorientation européenne. Car, même si c’est une sorte de pavé dans la marre, le dogmatisme libre-échangiste actuel refuse de prendre en compte la vraie nature de la mondialisation à l’oeuvre : comme si l’arrivée de la Chine et de l’Inde sur le marché mondial et la révolution technologique présente ne changeaient pas radicalement la donne ! La vieille théorie de l’économiste Ricardo sur les avantages comparatifs entre pays ne s’applique plus. Pour la première fois, la population et la technologie vont aller de pair. La pression que ce réservoir de bras et de matière grise exerce sur les salaires et les conditions sociales sera énorme. Dans ces conditions, il est vain d’attendre un répit spontané pour les salariés européens - et d’abord les moins qualifiés. Il est illusoire de penser que nous aurons en Europe toujours une longueur scientifique d’avance sur les pays émergents. C’est une vision arrogante et dépassée ! Il faut prendre le défi chinois et indien très au sérieux.
Le défi consiste à faire face aux Etats-Unis d’un côté et de l’autre à rééquilibrer les conditions de l’échange entre l’Europe, la Chine et l’Inde. Celles-ci ne jouent pas avec les mêmes règles que nous : en matière de droits sociaux, d’environnement, de normes juridiques, de respect des règles du marché, de change, de régulation de l’économie par la société civile. D’où les délocalisations qui, si la même logique se poursuit, vont s’amplifier. Il faut s’efforcer de réduire ces écarts par le dialogue. Si ce dialogue n’avance pas, on doit pouvoir avoir recours, au moins de façon temporaire, à des mesures de protection. Attention ! Qu’il n’y ait pas de malentendu : que l’Europe se protège ne signifie pas qu’elle doive se transformer en forteresse, qu’elle puisse faire l’économie de s’adapter et de se réformer. Et c’est vrai pour
la France. Nous voulons une Europe à la fois offensive et défensive. Offensive, par davantage de recherche, d’investissements, de formation. Défensive : le droit du commerce international ouvre des pistes (tarif extérieur, anti-dumping, normes, lutte contre la contrefaçon). L’Europe pourrait prendre l’initiative, je l’ai évoquée, d’une discussion sur la mise en place d’une « taxe environnementale » concernant les produits non propres ou dont le pays de fabrication n’a pas ratifié le protocole de Kyoto. Et là où les autorités imposent des règles restrictives en matière de contrôle d’entreprises par des firmes étrangères, la discussion doit conduire à mettre en place des conditions d’échange plus équitables. Faisant cela, l’Europe ne ferait que...pratiquer ce que les Etats-Unis mettent en œuvre pour défendre leurs intérêts. Cette stratégie ne devra pas nuire aux pays en développement, auxquels pourrait être réaffectée une partie de ces taxes.
Je souhaite que nous nous saisissions pleinement de ces questions, dont les populations sentent bien qu’elles sont posées. Sans caricature. En écoutant les objections. Mais en traitant sérieusement le problème de fond. Europe ouverte plutôt qu’Europe offerte. Juste échange plutôt que libre-échange. Offensive technologique et scientifique plutôt que frilosité budgétaire. Préférence communautaire plutôt que délocalisations industrielles. Réciprocité plutôt que naïveté. Au fond, ce que je souhaite, c’est que nous allions dans le sens d’une Europe européenne. Et je souhaite - l’élection présidentielle nous en offre l’occasion - que ce débat - qui est aussi celui de l’avenir de notre potentiel économique - puisse avoir lieu chez nous, comme il a lieu actuellement par exemple au Congrès des Etats-Unis. La police de la pensée a fait suffisamment de victimes. Nous devons débattre librement de la souveraineté économique européenne par rapport aux Etats-Unis, à la Chine et à l’Inde. J’espère que ce débat sera mené dans la campagne présidentielle et législative par le PS car il cimente pour une large part la gauche et doit servir les intérêts de notre pays et de notre continent.
Institutions, politiques, troisième pilier nécessaire du plan européen de relance et de réorientation, la question des frontières. L’Union s’est élargie considérablement pour les raisons historiques et géographiques que l’on sait. Ce fut à la fois une avancée et une difficulté. Certains pays n’ont pas vocation à entrer dans l’Union, au moins dans un avenir envisageable. Je pense pour ma part à la Turquie, au Maghreb, ou à l’Ukraine. Nous savons pourquoi certains de nos partenaires souhaitent ces élargissements : plus l’Europe est hétérogène, plus elle est diluée, plus ils se réjouissent ! Ayons la force de contrer cette logique. En contrepartie, mettons en place des mécanismes de partenariat beaucoup plus poussés en faveur de la démocratie, des droits de l’homme et de la croissance économique. C’est ce que j’appelle, depuis déjà longtemps, le troisième cercle de l’Union.
Au sein même de l’Europe, un premier cercle d’Etats eurovolontaires devra donc s’organiser de manière plus cohérente pour avancer plus vite. Le moteur de ce cercle devrait être le couple franco-allemand, en coopération avec la Belgique, le Luxembourg, l’Italie, l’Espagne, d’autres s’ils le veulent. Ces Etats pourraient se mettre d’accord sur une gouvernance commune dans les domaines économiques et sociaux et sur une politique étrangère partagée. Avant 2014, un siècle après le début de
la Première Guerre Mondiale , l’Allemagne, la France, d’autres devraient créer une armée commune. Institutionnellement, ce premier cercle - qui demeurera ouvert - sera fondé sur des coopérations renforcées. C’est pourquoi, je l’ai dit plus haut, il est décisif de faciliter ces coopérations dans le nouveau texte constitutionnel.
* * *
Chers amis, chers camarades, la vision de la France et de l’Europe que je viens de tracer, c’est la feuille de route possible pour une gauche décomplexée, qui place au premier rang la question sociale, la question éducative, la question écologique et la question démocratique. Demain, notre candidate et amie Ségolène Royal s’exprimera à Villepinte et dira les grandes orientations de son projet présidentiel. Je souhaite de tout mon cœur qu’elle s’adresse d’abord aux Français les plus humbles, à ceux pour qui le présent est difficile et l’avenir incertain. Avec des idées fortes et des mots simples pour mobiliser notre peuple et lui tracer un chemin. Nos adversaires sont multiples, en France et ailleurs : la droite, l’extrême droite, les puissances financières, l’idéologie du laisser faire, leurs apôtres et leurs instances. Mais je veux nous mettre en garde, nous les socialistes et nous la gauche, contre un autre adversaire, d’autant plus redoutable que nous le sous-estimons parfois : je veux parler de
la résignation. Dans la mondialisation actuelle, on voudrait que la gauche se résigne à un choix impossible : soit rendre les armes et pratiquer une sorte de social-centrisme, soit tenir bon en se faisant accuser d’archaïsme. Ne nous laissons pas enfermer dans cette alternative. Soyons fiers de nos valeurs et de notre histoire de socialistes. Revendiquons les conquêtes rendues possibles par les luttes, saisissons le monde tel qu’il change et montrons, en particulier à la jeunesse, notre volonté de le rendre meilleur. Soyons convaincants. Ce qu’on attend de nous, c’est une volonté de construire du nouveau à partir d’une vision moderne, forte et juste de la France, de l’Europe et du monde. Bonne campagne, mes camarades ! Et à très bientôt !